Les Gargouilles, chapitre 1

Chapitre 1

De nos jours.

Sarah.

Allongée dans mon lit, je regardais l’aube se dessiner par la fenêtre de ma nouvelle demeure. Je vis les étoiles s’estomper, une à une, comme des milliers de petites lueurs monochromes soufflées par une brise de printemps. Je contemplais le ciel, derrière l’enceinte du cimetière voisin, parcourant tout le spectre des camaïeux de noirs, gris, puis lavandes. Enfin, vint le dégradé des oranges lumineux, annonciateur de l’astre brûlant qui réchaufferait de ses tons chauds cette journée d’avril. Alors, éclatèrent les lignes fuyantes des premiers rayons du soleil, jeunes lueurs d’or translucide au cœur flamboyant, chassant les dernières ténèbres encore persistantes. La fresque des lumières se stabilisa lentement, sa danse éphémère s’attardant dans mon esprit endormi.

Bercée par la sérénité de l’instant, je me levai, faisant virevolter mes longs cheveux blonds. Je repoussai les draps légers de mon lit, m’étirai et surpris mon reflet dans la vitre. Cela finit de me réveiller : parfois, j’oubliais ce qu’il m’était arrivé, cette soirée ne ressemblant qu’à un lointain cauchemar.

Mon visage était ovale, aux traits délicats, renforçant l’impression que je faisais moins que mes vingt et un ans. J’étais petite et fine, comme une poupée fragile et précieuse, avec laquelle une enfant peu soigneuse aurait joué. Car au-delà du reflet, il y avait la réalité. Une cicatrice raturait mon visage, de la tempe droite à la mâchoire, comme une brisure blanche déséquilibrant sa symétrie. D’autres traits rayaient mon corps, fêlures disgracieuses qui s’étendaient partout, au gré de blessures que je ne pourrais plus gommer. Je refoulai la légère tristesse allant toujours de paire avec la vision de ce que j’étais devenue. J’étais une poupée cassée, bonne pour le rebut, un dessin imparfait trop abîmé pour être arrangé. Mais haut les cœurs ! Cela ne m’empêcherait pas de sortir de mon lit ce matin. Je bâillai à m’en décrocher la mâchoire, étirant mes bras puis mon dos en un mouvement lent qui fit craquer plusieurs vertèbres. Puis je voulus me diriger vers la salle de bains.

Vous voyez la pub où une femme, entourée de brouillard, se lève, le nuage ne se dissipant qu’après qu’elle ait bu sa boisson caféinée du matin ? Ben, voilà. J’étais exactement pareille avant mon passage dans la salle de bains et ma dose de survie minimale. Ce fut pourquoi je ne m’étonnais pas lorsque les draps, ces traîtres venus de l’enfer, m’entravèrent les jambes pour me faire chuter. Je pourrais jurer qu’ils avaient prit vie et s’étaient enroulés autour de mes chevilles exprès ! Mes draps et moi étions des ennemis jurés depuis de nombreuses années. Ils me faisaient le même coup plus souvent que je n’oserais l’avouer. Je marmonnai une injure à la hauteur de mon ressentiment, tout en battant l’air des bras pour essayer de faire mentir la gravité. Et là, telle une Catwoman en pyjama – bon, j’avoue, plus par réflexe que par calcul – j’exécutai une roulade, évitant de me briser un poignet ou deux et je me retrouvai sur… les fesses. Oui, faut pas rêver hein ! En plus, c’étaient de bons amortisseurs chez moi.

Donc, j’étais assise sur le plancher de bois couleur miel. Je fermai les yeux un instant, consciente du ridicule de la situation. Mon cerveau ne hurlait que deux choses : « Brosse à dent, cafééééééééé. » telle la sirène noyant le matelot de sa voix enchanteresse et maudite. Impossible de résister à cet appel. Je me relevai, époussetant ma chemise de nuit, menaçant les draps d’un séjour dans la cheminée et j’entrai dans la salle de bains en évitant le reflet du miroir. Il était trop tôt pour repenser à mon déprimant passé.

— Autant rester sur la note positive du lever du soleil et de mes cascades du matin, marmonnai-je à voix haute.

Je me hâtai, la brosse à dent dans une main, un gant plein de savon dans l’autre afin de me débarbouiller la figure, jusqu’à ce que mon estomac réclame aussi sa part du butin avec des grognements dignes d’un troll géant.

— C’est bon, tu as gagné, lui dis-je.

J’avais pris cette stupide habitude de me parler à moi-même depuis, eh bien, toujours. Je sortis de ma chambre avec un goût de savon dans la bouche, et j’empruntai le couloir menant aux escaliers, en pensant à nouveau à mes parents. Un banal accident de voiture. Un chauffard saoul qui avait grillé un stop. Ils étaient morts sur le coup, m’abandonnant et me laissant avec des marques indélébiles qui m’avaient dévisagée à jamais. Mon corps était devenu une sculpture inachevée qu’une rééducation poussée, et beaucoup de sport, avaient permis de rendre fonctionnel. La vérité était que j’aurais préféré mourir avec eux, mais cela avait été sans compter sur l’incroyable entêtement du docteur Sinclair.

Lyam Sinclair, kinésithérapeute spécialisé dans les accidents traumatiques avait perdu sa femme dans le même accident. Manque de chance, sa femme Marie était la meilleure amie de maman et elle était avec nous dans la voiture ce fichu soir. Lyam avait été complètement détruit par sa perte, vivant uniquement pour prendre soin de moi au point qu’il en était arrivé à être froid et insensible à tout ce qu’il se passait autour de lui. Avec des méthodes peu communes à base d’aikido, de méditation et d’entraînement de Terminator (un reste de ses longues années dans l’armée), il m’avait permis de retrouver la maîtrise de mon corps. Quand j’avais commencé à aller mieux, lui s’était enfoncé un peu plus jusqu’à ce que je lui colle ma décoratrice farfelue dans les pattes : Dharma Jones. Ils filaient désormais le parfait amour.

Quelques mois s’étaient écoulés depuis, et j’avais décidé de leur donner la propriété où j’avais passé mon enfance. L’endroit était rempli de trop de souvenirs, de trop de douleur. J’avais pris mon courage à deux mains et décidé de tout recommencer à zéro. J’avais donc passé mon permis de conduire et réussi à presque vaincre mes fichues phobies pour le réussir. Puis je m’étais installée ici. Mes amis m’avaient aidée à emménager puis je leur avais demandé de me laisser quelques temps pour respirer, sinon ils seraient tous collés ici par peur de laisser la pauvre petite orpheline toute seule. Basta ! Je n’étais plus une enfant, je pouvais me gérer seule ! Malgré tout, et même si je ne l’avouerais pas sous la torture, je me sentais isolée, trop froussarde pour aller vers les autres, trop enfermée sur moi-même pour me faire de nouveaux amis.

Orpheline.

Mais, les choses allaient changer. J’y croyais. Nouvelle maison, nouvelle vie, nouveau départ. J’avais décidé de combattre mes peurs, ma honte et d’aller de l’avant. J’avais seulement vingt et un ans, une fortune conséquente léguée par mes parents et ma passion : le dessin. Avant tout ça, j’allais commencer des études d’Art et je souhaitais devenir illustratrice. Voir mes traits de crayon devenir une image, sentir mes émotions passer à travers l’huile de mes peintures… C’était renaître nouvelle, autre, loin de ma triste réalité. J’avais abandonné mes projets pendant un temps, mais je continuais à dessiner. Atteindre la perfection sur le papier compensait ma propre imperfection et c’était devenu essentiel de créer à nouveau pour remplacer tout ce qui avait été détruit.

Je bus d’abord un bon gros mug plein de café bien noir. Mes neurones sautèrent de joie. Puis, je me servis un bol de céréales, renversant du lait sur la table et remarquant qu’il serait bientôt temps de refaire le plein du frigo. Je détestais sortir, croiser des gens. Prendre la voiture relevait du cauchemar. Je cachais mon visage derrière mes longs cheveux et mes cicatrices sous des habits amples qui me couvraient parfaitement. Malgré tout, certains me dévisageaient, et je me souvenais… Je ne voulais qu’oublier, avancer et ne pas subir le regard des autres. Je me battais chaque jours pour rester positive et rire de tout. En attendant d’être plus forte, je m’isolais. Je ferai mes courses sur internet, puis j’userai de la livraison à domicile. Voilà qui réglerait le problème. Pourtant, je savais que, malgré tout, je devrais aller à l’extérieur. Car aujourd’hui, j’espérais trouver un bon modèle de dessin, et pas plus loin que de l’autre côté de la rue.

D’un pas décidé, je me rendis dans la salle d’entraînement privée que j’avais installée dans le grenier. Le vaste espace comportait un tapis de course, des appareils de levé de poids et un sac de sable sur lequel j’aimais me défouler. Quand on n’a plus de relations sexuelles depuis plus de deux ans, alors qu’avant c’était du style explosif et bien rempli, il faut trouver un défouloir pour calmer ses hormones. Le sexe n’étant plus au programme, j’évacuais mon surplus d’énergie au combat. Je devais chercher un nouveau coach pour m’aider à m’entraîner, le mien étant resté à Cavaillon.

Je réglai le tapis de course sur mon cycle habituel et je commençai à m’échauffer les muscles, laissant mon esprit rêver à un coach beau, musclé, sexy et aveugle. Mais le fantasme disparut rapidement. Bannissant mes souvenirs de l’accident, je songeais plutôt à la découverte que cela avait entraînée.

Je n’avais jamais mis les pieds dans un cimetière avant. Cependant, le jour de l’enterrement de mes parents, j’avais découvert ce lieu de calme, de tristesse, et qui cachait des trésors de beauté. Un ange de pierre avait attiré mon regard, finissant par m’obséder, jusqu’à ce que je me décide à le dessiner. Le premier d’une longue série. J’avais sillonné la région pour rechercher les plus belles statues ailées, visitant musées, expositions et cimetières. Mais c’était dans ces derniers que je me sentais le mieux, car je n’y croisais que peu d’âmes. Petit à petit, ma vie s’était réduite à mon art, que je vendais sur internet de manière anonyme. Mes jours et mes nuits étaient peuplés de ces créatures de pierre, frisant l’obsession, m’empêchant de songer à autre chose, me forçant à avancer dans l’espoir d’une énième découverte.

La machine s’arrêta, annonçant la fin de la course. Tel le chien moyen, la langue pendante, je repris mon souffle grâce à de légers étirements et beaucoup d’eau. Jambe droite : OK. Les deux blessures ne me faisaient plus souffrir et l’os tenait le coup. Poignet gauche : OK. Je regardai les cicatrices laissées par les opérations destinées à me réparer ça. Cette fracture ouverte avait nécessité trois interventions et une broche… Brrr ! Perforation de l’utérus explosant tout le système de reproduction : OK, mais ça c’était plus une douleur morale que physique. En gros, mon état post-apocalypse-accident-grave-de-la-circulation n’était pas si mauvais.

Je n’avais vraiment pas à me plaindre. Je n’étais pas paralysée des pieds à la tête, mon corps avait des cicatrices un peu partout mais réduites à ce que la chirurgie réparatrice avait pu faire de mieux. Et j’avais même du muscle à des endroits où je n’aurais pas cru cela possible. Eh oui ! Miss-abdos-en-tablette-de-chocolat, c’était moi !

J’enchaînai par une demi-heure de combat contre le sac de sable, me rappelant les mouvements de self défense. Comme toujours, l’objet d’entraînement se transforma en mon fabuleux ex, qui m’avait larguée dès qu’il avait vu mes pansements. Mais non, il avait juste eu peur de la momie. Ce n’était pas sa faute, c’était juste une phobie incontrôlable. (Comment ça l’amour peut tout affronter ? Sors de ce corps Twilight-girl naïve accro à la guimauve et aux scintillements !). Puis, après lui avoir mis la raclée virtuelle de sa vie, j’attaquai mes enchaînements d’aïkido (ah, la visualisation ça motive !) pour finir par le taï-chi qui étira en douceur mes muscles et recentra mon esprit. Oui, après toute cette hargne négative, j’avais bien besoin de purifier mes chakras. Ma routine journalière accomplie, je filai sous la douche et m’habillai.

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