Extrait du tome 1 : Chapitre 1

Délires.

Définition : enthousiasme immense, grande exaltation.

En psychiatrie : trouble des facultés mentales avec forte distorsion de la réalité.

Tara Ibanez, mercredi 24 janvier.

— C’est toi le chat ! s’écria mon fils Kaël.

Il partit en courant pour éviter la petite fille qu’il venait de toucher. Celle-ci poussa un cri digne d’une guerrière. L’effet d’intimidation fut amoindri par le joli bonnet en peluche rose sur lequel était dessiné deux grands yeux, accompagnés de mignonnes petites oreilles pointues de félin. Les enfants se couraient après avec cette joie et cette innocence si touchante. Insouciants, heureux… Mon fils était ainsi. Son regard apportait des couleurs à mon monde et il savait voir la beauté en toutes choses : le petit oiseau caché dans l’arbre, les nuages aux formes joyeuses de licornes ou de lapins, la tache d’huile qui devenait arc-en-ciel…

Kaël me sourit et se remit à courir après ses camarades. Ses joues étaient rougies par l’excitation et le froid. Ses cheveux blonds, comme ceux de son père, partaient dans tous les sens. Je frémis, comme toujours, à la vue de la petite cicatrice sur son menton. J’avais eu si peur ce jour-là ! La chute, le sang, la panique qui était montée en moi, la course jusqu’à l’hôpital. Deux points de suture et plus de peur que de mal. Pas de traumatisme crânien. Pourtant, s’il lui était arrivé quelque chose…. Je tentai de chasser ces sombres pensées pour me concentrer sur le présent et les quelques jours qu’il me restait à passer avec lui. Nous étions déjà mercredi. Dès dimanche, son père, Cyril, reviendrait me l’enlever.

Kaël venait de fêter ses quatre ans et je le voyais une semaine sur deux. J’étais isolée de ma famille et de mes amis qui vivaient à plusieurs centaines de kilomètres de là. Toutefois, mes rapports avec eux étaient constants. L’important était que mon fils puisse voir son père, quitte à me sacrifier un peu. Je refusais qu’il connaisse la violence de la séparation. J’étais mère avant tout, prête à tout pour lui, même à donner ma vie. Je l’aurais fait sans hésiter une seconde si cela m’avait permis d’assurer son bonheur ou sa sécurité. Car lui seul comptait.

Mon regard fut attiré par quelque chose dans les bois entourant l’aire de jeu où sautillaient les enfants. Des ombres parmi les arbres bougeaient, silhouettes indistinctes, chimères de mes cauchemars maudits. Je crus apercevoir l’homme de mon songe, son visage caché par une profonde capuche et je fus prise de panique.

Il n’y a rien, calme-toi, me souffla ma voix intérieure.

Je regardai à nouveau. La nature était immobile. Rien. Mon imaginaire prolifique, qui s’exprimait souvent à travers mes rêves, envahissait parfois ma vie avec un réalisme effrayant.

Je me demandais parfois quand tout cela avait commencé. Peut-être lors de cette journée au collège où j’avais environ douze ans. Une certitude terrible m’avait assaillie : je n’étais pas à ma place dans cette réalité. Il devait y avoir autre chose ! Ailleurs… Je n’appartenais pas à ce monde. Je devais m’être perdue entre ces deux univers. Il y en avait un autre, existant au nez et à la barbe de tous et auquel je n’étais qu’une spectatrice fantomatique. Un monde où la magie existait, où je pouvais aider les gens, où j’avais une destinée…

Les années étaient passées et je m’étais efforcée de vivre « normalement », dans cette banalité cynique et matérialiste où je ne pouvais être moi-même. Je n’étais qu’une créature standard, condamnée à refaire chaque jour les mêmes choses, les mêmes gestes futiles et dénués de sens. Je devais respecter les conventions, sans même l’espoir d’être acceptée.

Cependant, je n’avais pas oublié… Jamais je ne pourrais ! Je m’étais adaptée en luttant contre ma nature profonde de rêveuse, et grâce à cela, j’avais eu droit à des moments de bonheur. Mais, pour tout avouer, les événements étranges qui jalonnaient ma vie ne m’aidaient pas : des silhouettes dans une maison abandonnée, des voix que j’étais la seule à entendre, des mouvements que personne d’autre ne percevait, et ces étranges impressions qui me disaient d’éviter tel ou tel endroit, me poussant parfois à ne pas sortir de chez moi, ou à changer mes projets à la dernière seconde…

Une part de moi aurait préféré se perdre dans ce monde onirique et y rester pour toujours. Il aurait été si facile de croire en mes rêves, en mes hallucinations, en ces impressions étranges qui me submergeaient parfois avec force… Je ne luttais que pour mon fils, pour cet enfant que j’avais mis au monde et dont j’avais la responsabilité. Plus que cela, j’avais son amour et je ne pouvais le blesser en l’abandonnant ainsi.

Grâce à mon fils, j’étais plus forte. Il n’y avait rien en ce monde que je ne pouvais accomplir pour lui. Sans cette force, il y a longtemps que j’aurais abandonné. Mais, quand il était loin, c’était comme une éclipse dans ma vie ; une période où le soleil disparaissait, laissant place au vide dans mon existence, sans même une étoile pour m’éclairer, me donner espoir… Je le regardai à nouveau s’amuser. J’avais la chance incommensurable qu’il soit là. Alors tout allait bien.

J’aimais les mercredi après-midi. Du moins, ceux que je partageais avec mon fils. Nous passions une heure au parc, puis nous rentrions à la maison récupérer nos affaires pour la tournée. J’avais pris pour habitude, le mercredi midi, de cuisiner une grande marmite de nourriture : soupe, plat en sauce ou légumes… Puis je partais les distribuer, Kaël me prêtant son chariot qu’il tirait comme un grand. C’était sa « mission d’homme » me disait-il du haut de ses quatre ans.

Puis nous arpentions les rues d’Avignon pour nourrir mes habitués : Charley et Fizz, le couple de jeunes cachés sous le pont proche de chez moi ; Maurice, l’homme de la rue couverte ; et le grand-père du Palais des Papes, qui s’abritait dans la rue taillée dans la pierre derrière le monument. Il ne m’avait jamais dit son nom, n’avait même jamais accepté mes soupes ou mes couvertures. Pourtant, chaque semaine, je retrouvais l’assiette vide, soigneusement nettoyée, accompagnée d’un pissenlit ou de jolies fleurs sauvages, selon la saison. Les couvertures étaient remplacées par de vieilles guenilles abîmées et j’étais simplement satisfaite de savoir qu’il avait un peu moins froid.

Ce jour-là, j’avais récupéré un vieux manteau, chez Emmaüs, qui lui irait. J’étais inquiète. Une vague de froid s’était abattue sur la région et nombre de SDF étaient morts. Certains n’avaient pas trouvé de place en foyer, d’autres refusaient de bouger de peur de se faire voler leurs affaires. J’avais proposé à mes habitués de venir chez moi dès la semaine suivante, mais j’avais peur qu’il ne soit trop tard. J’avais même envisagé de faire une entorse à ma règle habituelle, qui était de ne jamais accueillir personne sous mon toit en même temps que mon fils. Mais, encore une fois, c’était sa sécurité à lui qui avait primé. J’avais été refroidie par une mésaventure et j’étais devenue méfiante. Me lever au petit matin pour trouver mes placards vides avait été une expérience désagréable, bien que bénigne. Il aurait pu arriver bien pire, alors autant m’y risquer seule.

Nous rentrâmes à la maison pour prendre le matériel. Le ragoût avait parfaitement mijoté, les pommes de terre étaient fondantes à souhait, la viande se détachant toute seule. Le boucher mettait de côté quelques morceaux choisis, un peu moins présentables que ceux qu’il proposait en rayon, mais absolument délicieux, ravi de savoir qu’il contribuait à donner un coup de main à certains affamés de sa ville. Je pris quelques bols, des couverts, le manteau et nous partîmes.

Kaël chantonnait tranquillement lorsque nous arrivâmes au pont. Des aboiements joyeux nous accueillirent, et pour éviter les effusions un peu trop enthousiastes de Wolf, le chien bâtard de Charley, je lui envoyai un gros os qu’il cueillit en vol. Mon fils applaudit son efficacité, et ce fut tout sourire que les SDF reçurent les vivres. Je passai ensuite par la rue couverte où Maurice nous accueillit avec un thé à la menthe bien chaud qu’il vendait aux passants et je finis par le grand-père.

Le froid du soir commençait à envahir les rues au même rythme que l’obscurité. Nous hâtâmes le pas, Kaël courant presque, le chariot allégé d’une bonne partie de sa cargaison. Les couverts et le bol cliquetaient joyeusement et nous chantions des comptines sur un petit kangourou et sa maman qui lui racontait la lune.

Non, attends…

Ma conscience m’alerta et je stoppai net. Je tirai légèrement sur le bras de Kaël pour l’arrêter.

— Attends là une minute mon poussin, s’il te plaît.

— Pourquoi ? Je veux voir papy SDF, moi ! râla-t-il.

— S’il te plaît, mon fils.

Je n’eus pas besoin d’insister plus. Il fronça ses petits sourcils, certainement surpris par mon sérieux et s’assit sagement sur le chariot.

— OK.

Je lui souris, tentant de faire taire mon inquiétude infondée et je m’engageai rapidement dans la rue.

La première chose que je vis, ce fut le tas de couvertures en vrac dans le coin où papy dormait toujours. Lui qui était si soigneux…. Cela ne lui ressemblait pas de ne pas les avoir pliées. Puis je le vis. Il gisait au sol, contre le mur, son corps allongé sur le côté, son visage exprimant une terreur pure. Je crois que sur le coup, je ne réalisai pas vraiment ce que je voyais. Je m’approchai du corps lentement, comme si mes pieds avaient enclenché le pilotage automatique et que mon cerveau s’était mis en stand-by. Je m’agenouillai à ses côtés, remarquant des traces sur son cou. Un bleu du côté droit, quatre autres du côté gauche. Des traces de doigts, comme si on l’avait maintenu de la sorte. Un étranglement aurait laissé des marques tout le long de la tranchée, non ? Comme dans les films ?

Oui, sûrement.

Puis je remarquai le couteau. Papy le tenait fermement serré dans sa main droite, jusque dans la mort. Celui-ci n’était pas souillé de sang. Il n’avait pas eu le temps de se défendre… Je reportai à nouveau mon attention sur son visage, figé par la mort, comme celui d’une poupée de cire. Il n’était plus là. Son âme était partie. Cela me semblait si évident. Un sanglot m’étrangla, la tristesse déferlant en moi tout à coup. Je n’avais pas réalisé à quel point j’aimais ce vieil homme qui, sans un mot, savait toujours montrer sa reconnaissance. Il n’était pas mort de froid comme je l’avais craint. Il avait été assassiné.

Ne laisse pas Kaël seul trop longtemps.

Je bondis comme un ressort à cette pensée et l’inquiétude me saisit. Je me dirigeai rapidement vers l’entrée de la rue et j’avisai mon fils, gentiment assis sur son chariot. Son visage se décomposa à ma vue. Je passai rapidement les mains sur mes joues, étonnée de les trouver humides. J’avais pleuré sans m’en rendre compte.

— Il faut qu’on rentre à la maison, dis-je d’une voix incertaine.

— Pourquoi maman ? Il est où le vieux monsieur ?

J’ouvris la bouche pour lui répondre sans que les mots ne sortent. Qu’allais-je lui répondre ? Il était si jeune… Trop jeune pour être déjà confronté à la mort et à sa tristesse.

Dis-lui juste qu’il est parti. Et reprends-toi, tu lui fais peur.

Je m’accroupis devant lui, tentant de reprendre contenance. J’inspirai un grand coup et me lançai.

— Il est parti, mon poussin. On ne peut rien y faire.

Avant qu’il ne puisse répondre, je saisis sa main et le chariot. Nous rentrâmes à la maison en silence.

— Mais c’est pas possible ! Comment tu te débrouilles pour te foutre dans des situations pareilles ? Je t’avais dit que c’était dangereux tes histoires de SDF ! En plus tu emmènes Kaël avec toi !

— Il n’a rien vu, répondis-je à mon ex.

Cyril gueulait au téléphone depuis dix minutes. J’avais beau lui dire que notre fils n’avait rien, qu’il n’avait rien vu et que tout s’était bien passé, mon ex-mari ne se calmait pas. Excédée, je finis par lui raccrocher au nez et mis le répondeur. Je jetai un dernier coup d’œil sur Kaël qui dormait à poings fermés et tentait de me détendre avec un nouveau livre sur les anges et créatures que j’affectionnais. C’était une belle histoire écrite par une romancière française, celle d’un ange de pierre qui prenait vie. Pourtant, je laissai vite tomber, mes pensées se tournant sans cesse vers ce que j’avais vu.

Nous étions passés au commissariat en rentrant. Ils avaient pris ma déposition rapidement, ne voulant pas faire patienter le petit trop longtemps. J’avais eu de la chance de tomber sur un père de famille compréhensif. Au retour de la patrouille partie vérifier mes dires, je fus soufflée par leurs conclusions. Le vieil homme était simplement un SDF mort de froid. J’avais insisté sur les bleus, le couteau, son expression de terreur, mais un mur aurait été plus réactif ! La mort d’un SDF sans famille, sans nom, sans attaches ne méritait pas qu’on y passe du temps et je compris vite que personne ne ferait rien. Ils avaient fini par me renvoyer chez moi, promettant de me donner des nouvelles, mais je savais que je n’en aurais pas.

J’avais pourtant la certitude de ne pas me tromper. Le vieil homme avait été assassiné.

Tu n’as pas le pouvoir d’y faire quoique ce soit. Laisse tomber.

Je savais que ma conscience avait raison, mais j’avais le goût amer de l’injustice dans la bouche. Sous prétexte que l’on n’a pas d’argent, on ne mérite pas un minimum de considérations ? Parce que l’on n’a pas d’adresse fixe, on n’a pas le droit d’être traité comme tout le monde ? Comme elle était belle, l’humanité !

Un beau ramassis d’égoïstes et d’hypocrites, voilà ce qu’ont toujours été les Hommes.

Je me couchai énervée, réveillée plusieurs fois par des cauchemars sans queue ni tête. Des gens qui riaient, leurs yeux noirs brûlant mon âme, littéralement. Un ange, encore, me poursuivant, et que je fuyais comme s’il était dangereux. Un asile, où j’étais enfermée sans savoir pourquoi… Forcément, le lendemain, j’avais une tête à effrayer un zombie. Heureusement, j’avais le moral car j’adorais mon travail, et mon petit Kaël était là pour me donner le sourire.

Je changeais régulièrement de métier, bossant en intérim, acceptant tous les petits boulots, n’ayant jamais réussi à trouver un emploi stable. Même un contrat à durée indéterminée n’était plus l’assurance de revenus fixes et à long terme en ces temps de crise économique. La précarité augmentait, le désespoir grandissait, alors il fallait s’adapter, l’important étant de payer le loyer et de remplir le frigo.

À chaque nouveau travail, je rencontrais quelqu’un qui avait besoin d’aide. Au début, mon esprit dérangé avait pensé que le destin s’en mêlait et me permettait d’accomplir une nouvelle mission à chaque fois, en intervenant dans la vie d’une personne qui en avait besoin… C’était si ridicule ! J’avais compris ensuite qu’il y avait partout des gens en difficulté et qu’il suffisait d’ouvrir les yeux pour les voir.

Parfois, résoudre leurs problèmes était simple, alors que cela leur semblait insurmontable. Je repensais alors à cette femme au cœur brisé, en mal d’amour, à qui je n’avais su offrir qu’écoute et réconfort, mais qui avait repris le dessus. Puis à cet homme, cet auteur, à la plume monétaire plutôt que créatrice à qui j’avais su redonner confiance et amour au monde féerique et imaginaire.

Aider les autres. N’importe qui pourrait en faire autant. Il suffisait d’écouter. Malgré tout, qui s’occupait de quiconque, autre que de lui-même, de nos jours ? Dans ce monde où l’individualisme était de règle, où les gens préféraient écraser les autres pour s’élever dans la société et laisser crever sous les ponts des hommes et des femmes de tous âges, sans même un regard, sans même une once de culpabilité, que pouvait-on espérer ?

Je n’étais pas comme cela.

Je ne voulais pas ignorer la souffrance des autres. Je ne pouvais pas. Je sentais la douleur des gens comme si elle était mienne. Comment me détourner dans ce cas-là ? Comment pourrais-je faire comme si de rien n’était ? J’étais maudite, condamnée par cette sorte d’empathie à ne pas vivre dans l’indifférence comme le commun des mortels. « Heureux les ignorants » disait-on. C’était on ne peut plus vrai à mon sens.

Donc, j’avais fini par trouver un super boulot. Temporaire, mais c’était déjà ça. Ils avaient eu besoin de quelqu’un pour de l’archivage dans cette bibliothèque non loin de chez moi. C’était un lieu magique, empli de livres anciens se révélant aux yeux des curieux qui erraient au fil de ses rayonnages. Des milliers de mondes s’ouvraient à chaque page, chaque mot étant une découverte d’un imaginaire inconnu qui promettait mille possibilités, où j’étais libre de rêver. J’aimais me promener tranquillement parmi les hautes étagères de bois sombre et patinées par le temps, à l’heure du soleil couchant, humant les fragrances de poussière, de papier et de cuir si caractéristiques à ces lieux. Les rayons chauds traversaient les grandes baies vitrées, illuminant chaque grain de poussière, chaque minuscule particule qui s’élevait dans les airs en un bal gracieux et complexe. L’odeur des manuscrits précieux et du chêne se renforçait alors dans l’ambiance tiédie. Je pouvais presque goûter la délicate senteur de l’imaginaire, comme des milliers de mots aux saveurs inoubliables, chacun représentant un goût chimérique et intense aux ramifications infinies.

J’avais eu de la chance : quatre mois de travail, des horaires aménagés selon la garde de mon fils, et le classement des documents était très intéressant. Ma part de folie s’excitait dès qu’un papier mystérieux, écrit en ancien français, nommait des monstres ou des « aberrations de la nature aux pouvoirs surnaturels ». Mon esprit était aussitôt captivé par ces textes fantasques et incohérents.

Bon, tout n’était pas rose non plus. Comme dans tout travail, il y avait des inconvénients. Et le plus insupportable de tous était Claire. C’était une étudiante, engagée grâce à de mystérieuses compétences que je n’avais jamais su définir. La jeune femme au physique attrayant était généralement à l’accueil, attirant nombre de jeunes hommes qui la draguaient de manière éhontée au lieu de profiter de la magnifique bibliothèque. Il lui arrivait de classer quelques livres, mais son domaine de prédilection était clairement l’enregistrement des emprunts, et la manucure.

En début d’après-midi, elle envoya un étudiant me chercher, un de ces « petits chiens » comme je les appelais, prêts à tout pour s’attirer ses faveurs.

— Claire veut que tu la remplaces, me héla le jeune homme, qui devait avoir tout juste la majorité. Elle a dit de te grouiller.

Sur ce, il quitta le sous-sol où je travaillais, me plantant là, comme si un « s’il te plaît » aurait pu lui faire saigner la bouche. En grommelant, je me dirigeai vers l’escalier, fermant derrière moi la porte sécurisée que je ne laissais ouverte que lorsque j’étais à l’intérieur. Les documents étaient précieux. C’était souvent des trouvailles d’archéologues ou de travailleurs du bâtiment. Les chantiers étaient à la fois une chance et une malédiction : il n’était pas rare de déterrer des objets anciens ou des liasses, mais ils arrivaient souvent dans des états absolument inexploitables.

Mon boulot actuel consistait à trier ce qui était en bon état pour être étudié et ce qui devait être envoyé en restauration. Le professeur Dumont, éminent archéologue qui travaillait ici habituellement, était parti sur un chantier, essayant de sauver ce qui pouvait l’être. J’étais donc seule encore trois semaines et je devais supporter les crises de « pausite » aigüe de miss Claire. Dumont n’aimait pas que je m’absente de mon poste, mais la peste s’était mis le directeur dans la poche, mon gentil patron un peu naïf, et avait décidé que je devais la remplacer lorsqu’elle partait aux toilettes, qu’elle allait boire un café ou qu’elle sortait fumer une cigarette. Je montais l’étage au moins dix fois par jour et je commençais à avoir des mollets en béton.

Et une patience au bord de la rupture…

J’étais donc derrière le comptoir d’accueil, en train de ruminer contre le tyran blond à talons aiguilles, lorsqu’un calme soudain m’alerta. La bibliothèque n’était jamais vraiment silencieuse, de par le bruit des pages tournées, des crayons grattant le papier, des conversations discrètes et studieuses qui était habituel et normal. Je levai la tête, scrutant autour de moi. Les gens étaient figés, dirigeant tous leurs regards vers la porte d’entrée. Je regardai à mon tour, remarquant qu’aussi vite, le bruit était revenu, l’air de rien. L’instant de silence avait été si court que je me demandais si je ne l’avais pas inventé.

Là, je le vis.

Un homme… Fascinant.

Il se tenait proche de l’entrée, sa présence semblant emplir tout l’espace de la vaste bibliothèque. Il avançait, le pas décidé, avec ce petit quelque chose qui caractérise les adeptes de sports de combat ou les maîtres en arts martiaux : le pas souple et délié, bien en équilibre sur ses appuis. Il émanait de lui une puissance physique contenue et redoutable. Impression renforcée par la vigilance aiguë que laissait transparaître son regard acéré, scrutant chaque détail. Il y avait en cet homme d’une beauté sauvage, l’instinct d’un prédateur aux aguets. Pourtant, nulle menace dans son comportement, juste une sensation de calme, d’une assurance tranquille et rassurante, qui lui conférait une nonchalance naturelle, ainsi qu’une aura de noblesse troublante. Malgré la prestance et le charisme évident de l’inconnu, il n’y avait nulle trace de fatuité ou de condescendance dans son attitude réservée et distante. Là où bien des bellâtres auraient paradé avec orgueil, fiers de leurs atouts avantageux et innés, il se contentait d’afficher une modestie de bon aloi, antithèse du séducteur vain et arrogant qui pullulait dans notre société d’apparences. Lorsqu’il posa son regard d’émeraude sur moi, il s’arrêta net.

Mon cœur fit un bond dans ma poitrine en croisant ses yeux captivants, et des frissons parcoururent mon corps, tandis que je devais me concentrer pour retrouver mon souffle. La tête me tourna légèrement, et la sensation étrange que mes os fondaient, impression étonnement agréable, me submergea. Il me dominait de sa haute stature, et je levai le menton pour plonger dans ses pupilles d’une douceur incomparable, espérant comprendre qui il était. Il semblait regarder dans ma direction, les yeux légèrement écarquillés par l’étonnement et une pointe d’autre chose que j’avais du mal à définir. De la tendresse ? Peut-être. Comme lorsque mon ex-mari me regardait, longtemps avant notre divorce.

Qu’avait-il vu ?

Ou qui ?

Je jetai un coup d’œil rapide autour de moi, sans rien voir de plus que des livres, le comptoir et nulle autre âme que moi derrière ce dernier. Il ne pouvait me regarder, moi, ainsi. Je n’étais rien, je n’étais personne. Ni belle, ni jeune, ni particulière. Je le savais et je m’en étais fait une raison. Pourtant, en cet instant précis, j’aurais aimé être exceptionnelle, et que ce fut moi qu’il regarde ainsi.

Il s’était approché, et son expression incompréhensible avait disparu, remplacée par un masque de politesse froid et distant. Il devait être nord européen, comme me l’indiquaient ses cheveux et sa peau claire aux reflets dorés de ceux qui adorent le soleil. Cependant, plus que cela, il me semblait être l’expression d’un imaginaire transcendé au-delà de l’humain, son aura majestueuse rappel de temps anciens où la noblesse signifiait encore quelque chose. Je me sentis submergée par une vague de sérénité, comme si mon tumulte permanent, dont je n’avais pas conscience jusque-là, s’était tout à coup calmé.

J’inspirai un grand coup pour tenter de reprendre contenance et faire correctement mon travail.

— Bonjour, puis-je vous renseigner ? lui demandai-je en souriant plus que le veut la politesse.

Il me lança un regard perçant qui fit battre la chamade à mon cœur, et je compris la cause de ses yeux si lumineux, le vert de ses iris était pailleté de particules d’or. Je n’avais jamais vu cela. Il devait être facile de s’y noyer. Heureusement qu’il mit un petit moment à me répondre.

— Oui, s’il vous plaît.

Sa voix me fit vibrer provoquant à nouveau l’accélération de mon rythme cardiaque mis à rude épreuve.

Respire ! Respire !

Son timbre était profond, grave et légèrement rauque comme s’il ne parlait que peu. Il chuchotait presque en articulant parfaitement ses mots avec application, tel un étranger cachant son accent. Je secouai légèrement la tête pour m’éclaircir les idées, et je me demandai vaguement quel âge il pouvait avoir. Moins de trente ans vu son physique. Néanmoins, son regard, sage, détaché et intelligent, ainsi que sa voix, me détrompaient de cette impression.

— Je cherche des documents du XVIIIe siècle, reprit-il. Selon mes renseignements, vous en avez de cette époque ici…

— Oui, en effet. Mais ils ne sont pas encore accessibles.

Il se pencha vers moi et sortit un courrier de la poche intérieure de sa veste de cuir.

— J’ai toutes les accréditations nécessaires. Je suis écrivain et le professeur Dumont est une connaissance.

Je regardai brièvement la lettre de recommandation, reconnaissant la signature de l’archéologue.

— Bien. Avez-vous plus d’indices ? balbutiai-je. Une référence plus précise peut-être ? Un sujet ?

Il eut une hésitation en me scrutant avec attention, ce qui me mit encore plus mal à l’aise.

— Eh bien, j’ai entendu parler d’un certain Delpuits. Il aimait aussi les mythes et légendes locales et il pourrait les avoir mentionnés dans son journal intime, dit-il en se redressant soudain plus sûr de lui. Je fais des recherches pour écrire un livre.

Il avait énoncé cela presque naturellement, comme si c’était une évidence, ses yeux dans les miens pour me convaincre. Quelque chose me titillait pourtant, mais je devais sûrement mettre cela sur le compte de mon imagination débridée. Pour l’instant, je devais rester professionnelle et arrêter de baver comme une ado devant sa star préférée.

Ridicule ! T’es plus une gamine depuis longtemps, ma vieille !

— Je crois que nous allons devoir chercher ensemble, dis-je en me reprenant de mon mieux. Je suis en train de tout classer justement. Vous venez avec moi ?

Il hocha la tête pour toute réponse.

Je fis signe à ma chère amie miss blondasse-grosse-poitrine-Claire qui sentait la cigarette à plein nez. Elle prit ma place en dévorant l’écrivain des yeux. Elle était vraiment l’archétype de la bimbo croqueuse d’hommes, populaire, aisée, méprisante et méprisable dont j’avais été le souffre-douleur à l’école. Elle adorait avoir tous les hommes à ses pieds, usant et abusant de ses charmes pour parvenir à ses fins, puis ne faisant aucun cas de son petit copain passager dès lors qu’elle trouvait une nouvelle proie. Jouer ainsi avec les sentiments humains me dégoûtait. Mais quelque part, je devais avouer que j’étais jalouse de son physique et de son aisance. Elle n’aurait eu aucun mal, par exemple, à obtenir un rendez-vous avec l’homme face à moi.

Avec un soupir, je sortis de derrière le comptoir d’accueil sous le regard attentif de l’écrivain qui m’emboîta le pas en silence. Je regrettai ma tête de zombie, de ne pas m’être mieux vêtue ce matin, ni maquillée d’ailleurs. Je n’en avais eu aucune envie, encore attristée par le décès de papy. Il était certain qu’à côté de la tenue sophistiquée de Claire, mon vieux jean décoré main et mon T-shirt tout simple ne devaient pas être des plus flatteurs. De toute façon, j’étais trop ronde pour trouver des fringues correctes à ma taille – oui, j’étais difficile aussi – et je refusais de porter des tenues de mon âge, m’attardant chez les babas cool niveau style, me donnant une apparence de vieille adolescente décalée. Certes, je laissais mon côté mystico-religieux s’exprimer ainsi, mais quelque chose de plus sérieux aurait mieux convenu peut-être ? Je faisais moins que mon âge, trente ans, cependant pas au point de passer pour une étudiante. J’interrompis mes stupides réflexions vestimentaires pour plutôt prendre garde à ce qui m’entourait.

Alors que je cheminais à ses côtés, traversant la grande allée menant à l’escalier, j’étais consciente que chacune des femmes présentes aurait souhaité être à ma place, guidant l’inconnu vers les profondeurs de la bibliothèque. Tous les regards étaient sur nous. Claire devait s’en étrangler de jalousie, elle qui adorait être le centre d’attention ! J’imaginais aisément le discours enflammé qu’elle devait tenir à nos collègues de travail sur le mystérieux homme qui venait d’arriver et que, par manque de chance, elle n’avait pu accueillir avant moi. Elle devait s’être lancée dans une description détaillée du bel Apollon inconnu et de mes rougissements et balbutiements lamentables.

Qu’importe ! C’est toi qui es là, pas elle.

Je retins un sourire, réjouie par cette idée.

La salle des archives était au sous-sol du vaste bâtiment. L’accès se faisait par une porte avec un code, gardant l’immense salle meublée d’étagères de métal blanc et de grandes et longues tables où s’entassaient les manuscrits restant à classer.

D’habitude, je faisais facilement la conversation aux gens, les mettant à l’aise. Pourtant là, je me sentais intimidée par cet homme, étrangement froid malgré sa politesse. Ce fut en silence que nous arrivâmes devant le rayonnage éclairé par des néons où se trouvaient les documents. Je tendis les mains pour saisir des volumes et m’aperçus qu’elles tremblaient légèrement. Pour cacher mon trouble, je lui racontai ce que je savais.

— C’est sur le chantier du tramway qu’ils ont découvert les restes de plusieurs caves. Dans l’une d’elles, ils ont trouvé des rouleaux de tissus, des tas de caisses emplies d’échantillons ou de chutes et un coffret de documents et de lettres. Les caves voisines contenaient du vin, des livres… Nous pensons que c’était une rue marchande. Mais le plus intéressant pour les archéologues, c’est cette pile de documents. Ce sont des sortes de comptes rendus de la vie à l’époque, sûrement les premiers journaux. Je n’ai pas encore vu de référence à un Delpuits par contre…

— C’était un marchand de tissus, donc je dois être sur la bonne piste. Je pense que c’est dans ce coin-là que je dois chercher ? me dit-il en désignant les documents face à moi.

— En fait, tout a été mélangé…

Il soupira discrètement en regardant l’ampleur de la recherche à faire.

— Mettez-vous ici, dis-je en lui désignant le bout de la table. Je vais vous amener les livres manuscrits qui pourraient être des journaux intimes ou des carnets de notes. Vous regarderez ceux qui sont déjà classés en les remettant bien dans le bon chariot, puis je mettrai devant vous ceux que je trie en ce moment. OK ?

Il ouvrit la bouche pour me répondre, comme s’il allait protester. Puis la referma brusquement et fronça les sourcils quelques secondes.

Encore un mâle qui n’aime pas recevoir des ordres !

— Soit, finit-il par dire. Votre méthode me semble acceptable.

Il s’assit avec raideur et je me dirigeai vers les chariots emplis des documents et des livres déjà triés. J’en vérifiai rapidement le contenu. Je lui apportai ce qui semblait correspondre à sa demande. Il me remercia d’un hochement de tête et nous commençâmes à travailler.

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